Aimé Césaire : Je souffre des Antilles, mais je souffre aussi de l`Afrique
Dans cet entretien avec Lilyan Kesteloot en 1971, le poète explique son rapport à l`Afrique.
Source: Aimé Césaire, l`homme et l`œuvre, Paris, Présence africaine, 1973
Vous êtes intégré comme écrivain africain, vous paraissez dans des anthologies et dans des collections où ne paraissent que des Africains. Que représentait pour vous, jadis, l`Afrique ?
Je crois que l`Afrique a représenté pour moi, évidemment, le retour aux sources, la terre de mes pères, donc une immense nostalgie et par conséquent, un lieu d`accomplissement de moi-même. Je crois que je n`aurais pas été moi-même si je n`avais pas connu l`Afrique à ma manière, si je n`avais pas rencontré des Africains. Donc, c`est une chose extrêmement importante, un très grand enrichissement de ma personnalité et cela m`a donné une dimension essentielle de moi-même que je découvrais à travers les Africains. Cette connaissance de l`Afrique me permettait en même temps de connaître mieux mon pays. Je crois que toutes les histoires sur 1`” antillanité ” sont très superficielles. On ne peut pas connaître les Antilles si on ne connaît pas l`Afrique. Bien sûr, ma connaissance de l`Afrique était livresque, j`étais tributaire de ce qu`écrivaient les blancs; toute notre génération d`ailleurs; on restait un petit peu sur sa faim parce que, dans ce domaine, la littérature n`était pas fort abondante, et même quand elle existait, elle était certainement partiale. Mais enfin, du point de vue psychologique, affectif, c`était tout de même pour nous une chose extrêmement importante, et aussi du point de vue culturel car j`ai pensé que, par l`Afrique, nous pouvions saisir sur le vif le génie nègre en exercice. Ce génie nègre que l`on devine dans ses manifestations aux Antilles, I`Afrique permet de le saisir à l`état pur.
N`avez-vous jamais été tenté d`aller vivre Ià-bas ?
Non, le débat a été jugé une fois pour toutes, c`est tout le problème du “go back Africa”, le problème de Garvey, mais l`histoire a réglé son sort au garveyisme; je crois que c`est complètement dépassé. Parce que l`on ne retourne pas à l`Afrique comme ça. Parce que l`Afrique est formée de nations. Parce qu`il y a des Etats modernes en Afrique, etc, etc… on ne va pas retourner en Afrique comme les nègres américains sont retournés au Libéria… Non, I`histoire a passé par là, l`affaire
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estréglée depuis que nos pères ont été transportés hors d`Afrique, nous avons chacun nos pays, et je suis maintenant un Antillais. Par conséquent, ce serait une dérobade et une désertion que de quitter les Antilles, même si le cœur m`en disait, pour aller en Afrique; ce serait une solution de facilité.
J`aurais voulu que vous me disiez si maintenant, votre vision de l`Afrique a changé ?
Je la connais mieux parce que je connais beaucoup mieux les Africains. Je connais la philosophie africaine, ne serait-ce que parce que la sociologie africaine et d`autres sciences ont fait des progrès. Je connais un peu mieux, je comprends mieux, ça c`est vrai, oui.
Mais qu`est-ce que ça représente pour vous ?
A l`heure actuelle, moi, je suis surtout frappé par les immenses difficultés de l`Afrique à partir, à décoller, à s`affirmer. Je souffre des Antilles mais je souffre aussi de l`Afrique. Mais cependant je ne perds pas espoir. Il est important pour moi que l`Afrique réussisse. Je crois que je me consolerais plus facilement d`un échec des Antilles que d`un échec de l`Afrique. Parce que, quand l`Afrique réussira, je crois qu`implicitement, en partie, le reste sera aussi résolu.
Le reste de quoi ?
Le reste du problème, le reste de mon problème, y compris celui des Antilles.
Quel que soit l`avenir des Antilles, vous le voyez tout de même en relation avec l`Afrique?
Pas uniquement, bien sûr. Ce serait trop facile de s`en remettre aux autres pour régler ses problèmes. Mais je crois que ce qui se passe en Afrique ne peut pas être indifférent, n`est pas inopérant quant au sort des Antilles. Car il y a le sort des hommes noirs ! Et cela se joue aux Antilles, en Amérique du Nord et en Afrique.
Est-ce que politiquement, I`Afrique a une importance ?
Il est évident que l`homme qui secoue l`aliénation est amené à combattre pour la liberté. Le spectacle de l`Afrique doit nous amener à mieux combattre l`oppression, en nous aidant à combattre l`aliénation, à mieux prendre possession de nous-mêmes. Ce n`est pas pour rien que beaucoup de révolutionnaires Noirs américains ont commencé à apprendre le swahili, à s`habiller à l`africaine. Par conséquent, la première démarche révolutionnaire consiste à secouer moralement le joug qui pèse sur lui. La libération collective passe par la libération individuelle.










