Regardez plutôt. Parmi les sœurs, l’aînée, Monique Nimy Moanda, décédée en 1996, fut Présidente de l’Association des Femmes Commerçantes du Zaïre (AFECOZA). La seconde, Béatrice Lunama-lu-Nimy, a accédé au plus haut poste de la Fonction Publique alors première femme nommée Secrétaire Générale du département des Affaires sociales, grade qu’elle va garder jusqu’à son décès en 1983. La troisième, Florentine Nimy Phaka encore en vie, a été députée nationale et est également connue comme l’une des premières infirmières du Congo, diplômées de l’Ecole d’Assistants Médicaux pour Indigènes (Ecole AMI) à l’époque coloniale. La quatrième, madame Bernadette Nimy Lenoir est licenciée en Criminologie de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) ensuite Docteur en Criminologie de l’Université Catholique de Louvain-La-Neuve (UCL). Sous l’égide du parquet général de la République, elle fut Secrétaire Générale de l’Aide à l’enfance défavorisée (AED). Elle est actuellement professeur à l’Université de Kinshasa.

La cinquième est parmi les premières femmes congolaises régentes littéraires. Diplômée du Régendat de Loverval (Belgique), Stéphanie Nimy Konde Vila Ki Kanda, l’humaniste de la famille, a enseigné au prestigieux Lycée du Sacré-cœur (actuel Lycée Bosangani) à Kinshasa.

Cinq garçons, tous universitaires diplômés, parmi lesquels trois juristes renommés : Me José Patrick Nimy Mayidika Ngimbi, avocat et ancien vice-premier ministre et directeur du Bureau du Président Mobutu ; Me Roger Nimy (Bouboule), décédé en 2006, avocat et ministre du gouvernement Kabila sous la formule 1+4, particulièrement connu pour sa fougue et son esprit critique qui lui ont valu les foudres du pouvoir ; Me Romain Nimy, le benjamin, avocat et ancien ministre de l’Agriculture au Congo, toujours sous la formule 1+4, actuellement Sénateur. Christian Nimy Taty est licencié en Relations Internationales de l’Université de Lubumbashi et diplômé en Management Supérieur au Centre d’enseignement supérieur des affaires (CESA) de l’institut des hautes études commerciales (HEC) à Jouy-en-Josas en France.

Outre ses fonctions de conseiller au Conseil Législatif (Parlement), il est spécialiste dans la gestion des projets et a dirigé des grandes unités agro-pastorales dont la Scam/Tshela, la Compagnie forestière et agricole du Mayumbe (Agrifor) et le Groupe agro-pastoral (Gap) où il fut successivement Directeur, Directeur Général et Secrétaire Général

Jean-Pierre François Nimy Nzonga

Jean-Pierre François Nimy Nzonga

1.  Au regard du pedigree des membres de votre famille, on s’aperçoit que vous-même ainsi que les autres avaient choisi des filières intellectuelles éloignées des arts. D’où vous est venue alors l’idée d’écrire une somme sur les musiciens ?

Jean-Pierre François Nimy Nzonga: Sans doute, je n’ai pas suivi un cursus universitaire en arts mais je n’ai pas été non plus complètement étranger au monde des arts. Dès mon jeune âge, j’ai été familiarisé à la pratique de certains instruments notamment la guitare et le piano. L’étude du solfège m’a ouvert l’esprit et a accéléré ma maîtrise de l’art instrumental, aidé des anciens.

Plus tard, je serai grâce à un certain concours de circonstances (études à l’étranger et nostalgie du pays d’origine) l’un des fondateurs d’orchestres de jeunes en Belgique pour égayer les loisirs d’une diaspora à majorité congolaise.

Aujourd’hui, cet amour de la musique repose sur de solides connaissances en musicologie, renforcées par l’apprentissage au maniement d’instruments tels le saxophone, la flûte traversière, etc. ainsi que l’acquisition des notions approfondies d’harmonie.

Cela dit, je suis un féru de toutes les musiques mais je ne me considère pas comme un musicien. Seulement, le souci de pérenniser l’histoire et une culture musicale approfondie – qui comprend bien aime bien – fait que je veuille illustrer mon penchant par l’écriture.

2.  Depuis la parution de « Dictionnaire des Immortels de la musique congolaise moderne », vous voyagez souvent en Afrique. Quels sont les objectifs de ces fréquents périples sur le continent ?

Jean-Pierre François Nimy Nzonga: Ces voyages sont pour moi l’occasion de faire la promotion de mon livre dans les principales capitales d’Afrique noire. En République Démocratique du Congo comme ailleurs en Afrique, je recense les opportunités de faire connaître davantage les musiciens congolais et leurs immenses possibilités artistiques.

Pour le moment et un peu dans la foulée d’une entreprise promotionnelle, je me propose de jeter à quelques encablures de la ville de Boma, dans la province du Kongo central, les fondations d’un musée consacré à la musique congolaise moderne avec deux niveaux essentiels : un compartiment historiographique et un autre qui consacre le dynamisme de cette musique.

3.Combien de temps avez-vous mis dans l’écriture du livre et quelle est votre opinion sur les conditions de vie des musiciens congolais ?

Jean-Pierre François Nimy Nzonga : C’est depuis très longtemps que l’idée trottinait dans mon esprit. Mais, toutes les étapes de la réalisation du « dictionnaire » à savoir la récolte des données qui m’ont valu plusieurs voyages à Kinshasa et Brazzaville, les recoupements nécessaires (recherches en bibliothèque, vérification des sources, interviews des artistes, etc.) et l’écriture proprement dite m’ont pris près de sept années.

Quant aux conditions de vie des musiciens, c’est un problème grave que j’ai traité longuement dans le « Dictionnaire des Immortels de la musique congolaise moderne ».

Cette question sensible a des racines qui plongent loin dans le temps. En résumé, les causes dans l’histoire sont de nature à la fois anthropologique et psychologique : les musiciens n’avaient peut être pas conscience qu’ils faisaient un métier tant il est vrai qu’aucune structure leur reconnaissant des droits spécifiques n’existait et qu’eux-mêmes ne réalisaient pas bien que leurs œuvres fussent des créations dues à un génie personnalisé.

Le paternalisme colonial exploita à fond cette faiblesse, ce qui permit aux sociétés phonographiques tenues par des hommes d’affaires européens de traiter les musiciens qu’ils engageaient, pour des enregistrements en studio, en enfants taillables et corvéables à merci. Aucune perspective ne s’ouvrit donc à ceux-ci en termes de droits d’auteurs.

Après l’indépendance, le mal ne fut pas pour autant extirpé. L’absence d’organisation efficace de type syndicat professionnel en mesure de structurer leurs revendications est symptomatique d’un état d’esprit qui est nourri par l’individualisme forcené des musiciens. Les associations à caractère socioculturel du genre Umuza (Union des musiciens du Zaïre), Umuco, dans la mesure où elles englobent à la fois patrons et musiciens salariés ont tôt fait d’annihiler toute conscience de classe.

Ainsi, peut-on dire sur ce point : avant l’indépendance est, mutatis mutandis, semblable à la période qui suit l’indépendance ! Le contexte politique y est pour quelque chose dans cette dépersonnalisation du musicien et sa paupérisation continuelle. La tendance à l’utilisation des virtuoses de l’art d’Orphée comme des agents de la propagande politique demeure dramatique.

Le rôle de l’Etat en tant que soutien en amont de tout ce qui sert les valeurs fondamentales de la Nation n’apparaît pas.

Et pour ce qui est des auteurs compositeurs, l’on se doit de souligner le rôle presque insignifiant joué par des sociétés telles la Société des auteurs et compositeurs congolais (SACO), l’Office national des droits d’auteurs (ONDA) jusqu’à la Société nationale des éditeurs, compositeurs et auteurs (SONECA).

Ce n’est pas un hasard si des noms parmi les meilleurs créateurs congolais de musique prennent le risque de s’exiler ou de s’affilier à des organismes étrangers de droits d’auteurs tels la Sabam (société belge) ou la Sacem (société française). Cependant, il convient d’insister sur le côté émancipateur de tout art dont la pertinence tient dans ce qu’il représente la part la plus noble de l’homme à savoir, sa liberté.

Tout artiste est par essence un homme libre sur lequel ne devrait pas peser l’hypothèque de l’asservissement à n’importe quelles forces : qu’elles s’appellent Argent ou Pouvoir. Dans cette perspective, les musiciens congolais qui, dans leur majorité, sont des créateurs de talent, peuvent s’organiser mieux qu’ils ne le font aujourd’hui en commençant par se donner une discipline personnelle et une bonne gouvernance dans la gestion des acquis de leur travail artistique. Se moderniser signifie également cela. Evidemment, les difficultés qu’ils rencontrent quotidiennement ne leur sont pas toutes imputables.

L’Etat congolais doit prendre conscience du rôle déterminant de tous les arts en général et de la musique en particulier dans l’élévation du niveau de conscience des hommes appelés à se civiliser davantage, devenant ainsi les garants d’une société libérée de la misère morale et matérielle. Et, il doit agir dans l’intérêt général du pays, non pas de manière superficielle ou ponctuelle (quelques millions de dollars par ci, par là) mais par une politique culturelle qui s’intègre réellement dans la stratégie globale du développement du Congo.

4.  Le style actuel des musiciens congolais privilégie-t-il l’aspect commercial au détriment d’une musique qui peut divertir en même temps qu’elle civilise les mélomanes ?

Jean-Pierre François Nimy Nzonga: Le style, dit-on, est l’homme même. Sur ce plan, on ne peut se plaindre de la créativité de nos musiciens qui ont, bien avant beaucoup de leurs confrères du continent africain, sorti l’art musical d’une sorte de fonctionnalité : ce qui se rapporte à des multiples usages religieux ou sociétaux en général dans une culture traditionnelle et qui s’englue dans le folklore.

Il est vrai qu’envahis comme tout le monde par la vague consumériste (acquérir le plus de biens matériels possible, paraître riche affublé de beaux atours – vêtements et voitures dernier cri -), certains musiciens se laissent tomber dans le circuit de la création « alimentaire » et perdent pied sur un terrain où leurs aînés furent les maîtres il y a quelques années : celui de l’originalité mélodique et rythmique.

L’absence de textes dignes de ce nom y est pour beaucoup, ceux-ci étant souvent remplacés par des onomatopées et une litanie des noms des distributeurs d’étrennes, litanie égrenée en guise de phrase musicale. Souhaitons que cette situation ne s’éternise pas et ne bloque pas les avancées constatées de la part de quelques musiciens de la jeune génération qui brillent dans un registre nouveau où il n’est plus simplement question de « soukous » ou « ndombolo » pour exprimer l’identité de la musique congolaise moderne.

5. Il existe, certes, une place des artistes à Kinshasa au rond point de la Victoire. Vous venez de publier un dictionnaire des Immortels de la musique congolaise moderne. Envisagez-vous d’autres lieux de mémoire pour honorer ad vitam eternam les œuvres et la vie de ces hommes et femmes qui ont porté haut l’étendard de notre pays ?

Jean-Pierre François Nimy Nzonga : Certainement. Je me bats à l’heure actuelle ainsi que je l’ai dit plus haut pour ériger un musée de la musique congolaise moderne qui sera la première infrastructure de ce genre existant en R.D.C. Ce projet difficile et onéreux ne m’effraye pas car rien n’est assez cher pour celui qui veut entreprendre quelque chose de grand.

C’est le président Kennedy qui a dit un jour : « Ne vous demandez pas ce que votre pays fait pour vous mais interrogez-vous sur ce que vous pouvez faire pour lui ».

6.Après le dictionnaire des Immortels, avez-vous d’autres projets d’écriture en vue ?

J ean-Pierre François Nimy Nzonga: Sans doute. J’ai en chantier un essai qui se situe au carrefour de l’Histoire, de la Politique et de la Musique en République Démocratique du Congo. Et cela, depuis la période coloniale (1950) jusqu’à nos jours. Sa publication est imminente.

7.  À partir de la Belgique, pensez-vous à d’autres contributions dans le cadre du développement du Congo ?

Jean-Pierre François Nimy Nzonga: En ce moment, mes préoccupations sont évidemment celles de tout citoyen que la situation politique, économique et sociale de la R.D.C. place dans une grande perplexité.

Mais je suis également un homme de culture dont la vision intègre plusieurs dimensions dans la recherche des possibilités de développement du pays. Dans ce sens, je tire le plus grand bien de ma formation de politologue et d’historien en donnant des conférences et en participant régulièrement à des émissions sur l’histoire du Congo notamment à la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF).

Plus encore, je dirige une association sans but lucratif dénommée CEDEM qui signifie Culture, Education, Développement et Démocratie. C’est tout dire.

8.  Vous avez été membre du gouvernement et d’autres institutions politiques au sommet de l’Etat. Avez-vous décroché complètement de la politique pour vous consacrer à l’écriture ?

Jean-Pierre François Nimy Nzonga: Evidemment pas. D’un point de vue général, nul ne peut ignorer la politique dans la mesure où elle est la seule activité humaine qui nous permet de nous occuper vraiment de ce qui nous regarde selon l’expression du philosophe et humoriste français Alphonse Allais.

En ce qui me concerne, je voudrais bien continuer à servir mon pays et la politique m’offre l’occasion de me hisser à un diapason élevé des valeurs de la société. Non pas comme la situent certains, à l’échelle de l’assouvissement des besoins de puissance et d’accomplissement personnel. La politique est, en effet, le lieu géométrique du destin de la Cité laquelle pousse les hommes à donner le meilleur d’eux-mêmes.

9. Avez-vous une opinion sur la manière dont les Congolais en général appréhende leur rapport à la Culture ?

Jean-Pierre François Nimy Nzonga: Je dirais carrément que la Culture n’est pas à l’évidence une denrée valorisée par les pouvoirs publics au Congo. Il suffit de se référer, en dehors de la place accordée au ministère de la Culture dans la hiérarchie gouvernementale, au budget squelettique qui lui est adjugé.

Dans ces conditions, on peut comprendre que le sentiment nationaliste ou patriotique qui est différent du nationalisme borné, soit si élimé de nos jours.

L’absence d’une politique culturelle va curieusement de pair avec la paresse intellectuelle qui affecte les classes d’influence et qui s’explique par la sécheresse dans la production (très peu écrivent et publient ; les difficultés économiques du pays n’étant pas seules en cause). Aucune stratégie d’envergure ne survient pour résoudre nos problèmes fondamentaux alors que le pays regorge d’universitaires dans tous les domaines du savoir.

Voilà ce que nous coûte le manque d’une impulsion essentielle qui viendrait dynamiser le génie culturel d’un pays riche en ethnies et dialectes divers. Pour renverser cette propension au « crétinisme », il faut un contexte, un programme crédible et des crédits suffisants.

Y arrivera-t-on un jour ? Il le faut absolument car ne dit-on pas que la Culture est au début et à la fin de tout développement !

10. Pour terminer comme nous avons commencé, pouvez-vous nous dire de qui votre famille tient-elle de tels atouts ?

Jean-Pierre François Nimy Nzonga: Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me sens proche d’un père auquel je reste redevable de tout ce que je suis. Il reste un aiguillon dans ma vie présente, le modèle à suivre.

Deux faits m’ont marqué à jamais. Le premier est la place qu’il a donnée à l’effort intellectuel dans l’éducation de ses enfants. On peut dire que cela coulait de source car il est lui-même un fin lettré qui a bénéficié d’une formation en philosophie et en théologie (l’enseignement supérieur était réservé dans la première moitié de l’histoire du Congo belge aux Congolais se destinant à la prêtrise).

Soulignons, à cet égard, qu’il fut notamment le professeur de latin de Joseph Kasa-Vubu, premier Président de la République, ancien séminariste lui aussi et du cardinal Joseph Albert Malula, Archevêque de Kinshasa, tous deux décédés. Le deuxième ressort d’une exceptionnelle vision de l’avenir. Issu de l’ethnie Kongo

qui consacre le matriarcat, mon père agira en toute autonomie et prendra le contre-pied de bien de ses congénères lesquels sacrifiaient pour beaucoup à une pratique traditionnelle où les enfants se rattachent à leurs oncles maternels.

Tout aussi perspicace en ce qui concerne l’éducation des filles, il mit son point d’honneur à balayer d’une main ferme les préjugés en leur défaveur dont le caractère absurde apparaissait nettement dans les clivages opérés par le pouvoir colonial entre l’enseignement des filles et celui des garçons. Bref, nous tous, filles comme garçons, avons été logés à la même enseigne : inscriptions dans les meilleures écoles de la capitale et de l’arrière-pays, Collège Albert Ier de Kinshasa et de Mbanza-Mboma pour les garçons, Lycée du Sacré- Cœur de Kinshasa et de Mbanza-Mboma pour les filles.

Avec constance, il nous inocula sa grande sagesse en même temps qu’il faisait de nous des êtres humains responsables, indépendants les uns des autres, aptes à réfléchir par eux-mêmes c’est-à-dire des gens qui disposent d’une tête bien faite.

Ce recours permanent à l’excellence a cheminé avec nous à travers toute notre vie, du cursus universitaire jusqu’aux hautes fonctions que nous avons occupées ; et, cela restera comme une étoile agrippée au firmament de nos vies.

Je n’oublie évidemment pas sa compagne, notre mère, qui fut sa conseillère très écoutée et qui, à 93 ans au jour d’aujourd’hui, nous comble de sa présence.