KENYA: Les déplacements de population, un risque pour la tuberculose résistante

9 avril 2008

NAIROBI,

- La menace de la tuberculose multi-résistante (MDR-TB) a été aggravée par les déplacements forcés de quelque 300 000 personnes au Kenya lors de la récente crise politique, ont dit des travailleurs sanitaires.

« Pendant les violences, de nombreuses personnes déplacées ont vu leur vie perturbée, ce qui signifie l’interruption de leur traitement [contre la tuberculose] », a dit le docteur Henderson Irimu, chef de l’unité VIH/TB de l’hôpital national Kenyatta, le plus grand hôpital de référence kényan. « A cause des violences, il était impossible pour les [patients] de venir chercher leurs médicaments ».

Il y a eu une augmentation du nombre de MDR-TB, a dit M. Irimu. Cette forme de tuberculose ne répond pas aux traitements habituels, souvent parce qu’il y a eu échec à terminer le traitement de première ligne. Lorsque ces patients sont co-infectés au VIH, le cocktail est souvent mortel.

« Jusqu’à maintenant, nous avons enregistré sept nouveaux cas de MDR-TB qui ont été amenés à l’hôpital depuis le camp de déplacés internes de Mathare [un bidonville de Nairobi, la capitale kényane] », a-t-il dit. « Certains sont venus et ont reconnu n’avoir pas pris leur traitement depuis le début des violences [en décembre 2007] ».

« Les patients qui ont développé des résistances aux traitements de première ligne doivent être traités en quarantaine pendant une période de quatre mois pour réduire la propagation, mais nous avons besoin d’une unité spéciale ou de salles pour la MDR-TB », a ajouté M. Irimu.

D’après Alice Nyatecho, chargée de programme au Conseil national de lutte contre le sida, l’augmentation du nombre de cas de résistances peut être dû à un certain nombre de facteurs, mais le plus important est le changement de vie causé par les violences, suite aux résultats contestés des élections présidentielles de décembre.

« La situation des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays est très volatile dans les régions affectées », a-t-elle dit à IRIN/PlusNews. « Les statistiques changent chaque jour et il est impossible d’avoir une idée claire de qui est encore sous traitement et qui ne l’est pas ».

« Certains des déplacés internes passent d’un camp à l’autre et sont de nouveau pris en compte dans de nouvelles statistiques », a-t-elle ajouté. « Au mois de février, nous avions 230 000 personnes déplacées enregistrées, mais trois semaines plus tard, 20 000 ont quitté les camps soit parce qu’elles ont été prises en charge par leurs proches, soit parce qu’elles ont décidé d’aller s’installer dans un autre camp ou de retourner dans leurs régions rurales ».

La surpopulation et le manque d’hygiène adéquate parmi les personnes déplacées favorisent l’augmentation du nombre d’infections, a noté Mme Nyatecho, avec des personnes infectées qui l’ignorent partageant la même tente que des personnes non infectées, transmettant ainsi involontairement la MDR-TB.

Le Kenya est classé 10ème sur les 22 pays dans le monde qui supportent 80 pour cent du fardeau de l’épidémie de tuberculose. Le ministre kényan de la Santé a tiré la sonnette d’alarme à propos de la nécessité de gérer le nombre croissant de cas de MDR-TB, qui, en plus d’être difficiles à traiter, coûte dans de nombreux cas plus de 10 000 dollars par patient, comparé aux 20 dollars que coûte la stratégie thérapeutique classique dite DOTS (Directly observed treatment short-course).

Selon les estimations, 6,1 pour cent des Kényans vivent avec le VIH.


SOUDAN-TCHAD: Des populations déplacées abandonnées le long de la frontière avec le Soudan

22 février 2008

ADÉ, 20 février

- Debout devant une des nombreuses cases en paille construites pour abriter provisoirement les déplacés tchadiens d’Adé, une petite ville située à cinq kilomètres de la frontière avec le Soudan, Yacoub Haroun porte encore les mêmes vêtements sales qu’il avait sur lui lorsqu’il a fui son village, il y a plus de 15 mois.

« Depuis le mois de juin, nous n’avons pas reçu de [nourriture] », a-t-il confié à IRIN, au mois de janvier. La famille de M. Haroun ne mange que du mil. Le corps de ses enfants est recouvert d’une pellicule de sable blanc. Ils n’ont pas de savon pour se laver.

Selon les autorités locales et les quelques agences humanitaires présentes dans la région, les 12 membres de la famille de M. Haroun font partie des plus de 20 000 déplacés qui vivent en petites communautés le long de la frontière avec le Soudan et qui ont été presque totalement abandonnés.

Quelque 180 000 Tchadiens ont fui leurs villages au cours des deux dernières années, en raison des conflits intercommunautaires et interethniques, et des attaques transfrontalières menées par des milices soudanaises. Une opération humanitaire d’envergure est en cours pour venir en aide à la majorité de ces déplacés, qui vivent dans des camps situés un peu plus à l’intérieur de la région orientale du pays.

« [Mais] les populations des villages situés le long de la frontière n’ont rien », a expliqué à IRIN Luke Shankland, coordinateur de projets à Adé pour Médecins sans frontières (MSF), une organisation non-gouvernementale (ONG) qui y a ouvert un dispensaire.

Un no man’s land

À Goz Beida, une ville du sud-est, située à une centaine de kilomètres de la frontière soudanaise, près de 30 organisations humanitaires sont présentes et gèrent quatre sites contigus abritant des déplacés tchadiens, ainsi qu’un camp de réfugiés soudanais. Elles fournissent tout : de la nourriture et l’eau potable, à l’école, en passant par le soutien psychologique et les divertissements.

Mais à Adé, une ville frontalière isolée et semi-désertique où entre 9 000 et 12 000 déplacés tchadiens ont trouvé refuge, MSF est la seule organisation humanitaire présente.

Les autres organisations sont absentes de la localité en raison de l’insécurité qui y règne. La frontière toute proche avec le Soudan n’est pas gardée et est facilement franchissable. En outre, les véhicules y sont rares et les systèmes de télécommunication, quasi inexistants.

À en croire les déplacés, des bandits armés soudanais se déplaçant à cheval pénètrent dans leur camp la nuit pour voler le peu qu’ils ont et leur prennent même leurs radios transistors bon marché.

« Lorsque vous résistez, vous recevez des coups de machette ou vous êtes battus », a expliqué à IRIN Aktib Anour Hamid, chef d’un des villages de déplacés de Moudeina.

Selon Fatma Samoura, responsable du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) au Tchad, la frontière est considérée comme une zone « interdite » par le Département de la sûreté et de la sécurité des Nations Unies (UNDSS).

« Si nous n’avons pas de garanties sur les conditions de sécurité, nous ne prendrons pas de risques inutiles », a-t-elle affirmé.

EUFOR

Même lorsque les contingents tant attendus de la force de l’Union européenne (EUFOR) et de la Mission des Nations Unies en République centrafricaine et au Tchad (MINURCAT) seront déployés pour stabiliser l’est du Tchad, ils n’installeront pas leurs bases dans des villes frontalières, a confié à IRIN le lieutenant-colonel Patrick Poulain, porte-parole de l’EUFOR.

« Nous installerons plutôt nos bases près des camps de réfugiés [à l'intérieur de la région orientale du Tchad] et nous enverrons des patrouilles le long de la frontière », avait-il affirmé en décembre.

Mais plusieurs représentants d’organisations humanitaires ont fait part de leurs inquiétudes en indiquant que les patrouilles envoyées dans ces zones isolées seraient inefficaces et pourraient même aggraver la situation.

« Les actes de banditisme pourraient continuer ou même augmenter dans ces régions, car d’autres localités [éloignées de la frontière] seront inaccessibles pour les bandits », a expliqué à IRIN Philippe Verstraeten, coordinateur de programmes à OCHA.

MSF a rapporté que ses collaborateurs avaient été braqués trois fois au cours des quatre derniers mois, à Adé. Pourtant, l’organisation maintient sa présence dans la zone. « Nous sommes ici par nécessité », a affirmé M. Shankland.

« Il ne faut pas oublier qu’il y a une longue zone frontalière, habitée par des dizaines de milliers de personnes qui n’ont concrètement aucune sécurité [ou aucun accès à] la nourriture, à l’eau ou aux soins de santé de base », a dit M. Shankland.

Des besoins élémentaires

La nourriture est la première préoccupation. Les inondations survenues pendant la dernière saison des pluies ont dévasté de nombreuses cultures plantées par les populations déplacées. Ensuite, la saison des pluies ayant pris fin plus tôt que prévu, une bonne partie des cultures restantes sont devenues inexploitables. Ce qui restait a d’ailleurs été détruit en quasi-totalité par ces miliciens armés à cheval, qui ont emmené leurs troupeaux paître dans les champs des paysans.

D’après M. Haroun, il a récolté moins de 10 bassines de mil l’année dernière. « Nous avons consommé toute la nourriture », a-t-il affirmé. « Nous n’avons plus rien ».

Bon nombre de déplacés ont tenté de trouver un emploi dans la ville soudanaise voisine de Beda, en vendant de la paille, en fabriquant des briques ou en coupant du bois. Mais aujourd’hui, compte tenu de l’insécurité qui y règne, ils sont de moins en moins nombreux. Et les risques sont particulièrement élevés pour les femmes.

Malgré quelques améliorations, l’approvisionnement d’Adé en eau potable est encore insuffisant. La ration d’eau y est de sept litres par jour et par personne, soit moins de la moitié de la ration minimale quotidienne fixée par les normes internationales de Sphère.

En outre, le générateur qui alimentait les pompes des forages d’Adé est tombé en panne récemment et depuis, certains enfants vont puiser de l’eau dans un cours d’eau situé non loin de là ou dans des trous creusés dans la terre, où l’eau sale se mélange aux ordures et aux excréments d’animaux.

Aucune école ne fonctionne pour les 5 000 enfants d’Adé. Un instituteur de la communauté a commencé à dispenser des cours à quelques élèves dans une école publique abandonnée, tandis qu’un déplacé a transformé son enclos en salle de classe improvisée. Les enfants y suivent les cours assis sur des branches d’arbre, sous un soleil de plomb, un morceau de carton faisant office de tableau.

Une aide quasi inexistante

Quant au HCR, il a fait savoir qu’il ne pouvait pas apporter de l’aide aux déplacés de tous les camps situés le long de la frontière.

« Les [personnes déplacées] qui ont choisi de vivre le long de la frontière savent en principe où se trouvent les bureaux du HCR et les camps officiels [des déplacés internes], et où obtenir de l’assistance lorsqu’elles en ont besoin », a indiqué Annette Rehrl, porte-parole du HCR au Tchad.

Les déplacés, pour leur part, affirment qu’il leur est parfois impossible de se rendre dans les grands centres opérationnels humanitaires comme celui de Goz Beida, qui se trouve au moins 80 kilomètres plus loin.

« Nous n’avons pas d’ânes », a expliqué M. Hamid, chef de village. « Nous n’avons pas de moyens de transport ».

« À part MSF, aucune organisation ne nous vient en aide », a affirmé Hassan Yacine, chef de la commune d’Adé.