La Plate-forme des Organisations de la Société Civile de l’Afrique de l’Ouest (POSCAO) qui mène dans la sous-région une campagne contre la signature de l’Accord de Partenariat Economique avec l’Union Européenne, a tenu vendredi et samedi dernier à Lomé, un “atelier de concertation et d’échanges” à l’intention des parlementaires togolais. Objectif principal de cette rencontre : “aider les députés togolais à mieux comprendre les enjeux des APE”, selon Cheikh Tidiane Dieye, le Coordonnateur de la POSCAO.
Cheikh Tidiane Dieye : ”Notre objectif est d’aider les députés togolais à mieux comprendre les enjeux des APE”
Propos recueillis par Erick Kaglan de Savoir News .
Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir pu convaincre les députés togolais ?
Cheikh Tidiane Dieye : Cela dépend de la lecture qu’on en fait. L’objectif n’était pas forcément de nous assurer qu’ils ne ratifieraient pas l’APE. L’objectif que nous visions à travers l’atelier simplement, c’était de les informer d’abord sur ce qui est fait dans la région parce que nous avons le sentiment qu’ils ne sont pas suffisamment impliqués dans le processus pour les aider à mieux comprendre les enjeux ; ce qui est entrain d’être fait pour qu’ils comprennent l’accord du dedans, les différents points en négociations et quels sont les enjeux liés à chaque point.
Les parlementaires ont lu une déclaration à la fin de l’atelier. Est-ce que cela traduit, selon vous l’expression d’un soutien à votre structure ?
Je le crois. Je pense qu’il y a eu un engagement fort de leur part parce que si nous revenons un peu en arrière, l’année dernière, on a eu la même session de formation, de concertation avec les parlementaires et il y avait un certain nombre d’engagements. Malheureusement, cela n’avait pas été traduit en actes. Mais cette année, ils ont repris presque les mêmes demandes. D’abord en termes d’informations, mais aussi en termes d’implications dans les différents comités qu’ils ont mis en place ici au Togo. Et cette fois-ci, ce qui a changé et je pense, qui est positif, c’est que les députés ont pris l’engagement d’aller eux-mêmes vers ces différents comités pour y adhérer et pour défendre leurs voix. Avant, ils étaient presque dans une posture de dire : il faut venir vers nous nous impliquer, mais cette fois-ci, ils ont pris l’engagement d’aller vers le comité.
Pensez-vous que les députés constituent la meilleure voie pour faire passer le message ?
Je le pense. Vous savez, ce processus est complexe mais aussi ça rentre dans le cadre de la construction d’un certain nombre de choses liées à la citoyenneté dans nos pays. Il y a différentes catégories de personnes de la population qu’il faut sensibiliser. Nous avons fait déjà un travail qui est plus ou moins intéressant avec les producteurs agricoles. Il y a un travail intéressant avec le secteur privé. Il y a beaucoup de gens vers qui nous sommes allés et avec qui nous tenons déjà un certain nombre de discours. Les députés étaient un peu à mon sens la catégorie qui avait été marginalisée jusqu’ici. Pour atténuer les pressions politiques exercées par l’Union Européenne sur les Etats, pour les minimiser, réduire leurs impacts sur la décision des gouvernements, je crois que les députés peuvent être d’un grand apport dans ce processus là. Ce que nous cherchons, c’est mettre une pression contraire pour contrer ce que l’Union Européenne est entrain de faire. Si les gouvernements subissent une pression de l’extérieur et qu’il n’y a aucune pression de l’intérieur, c’est clair qu’ils vont lâcher. Maintenant, s’ils ont le choix entre les pressions extérieures et une pression intérieure extrêmement forte avec une société civile très mobilisée, appuyée par toutes les catégories impliquées dans le processus, avec derrière eux les parlementaires et tous ceux qui représentent quelque chose qui poussent, ils auront à choisir entre des intérêts du moment qui souvent sont des intérêts financiers et une pression politique forte qui pourrait se traduire en vote, en sanction politique, etc… Cela les amènera à réfléchir avant de prendre des décisions.
En d’autres termes, la pression de la communauté nationale est plus importante que celle de l’extérieur ?
C’est justement ce que nous essayons de leur faire comprendre. Jusqu’ici malheureusement, nos gouvernements, en tout cas certains d’entre eux avaient plus tendance à entendre les voix qui venaient de l’extérieur, à se plier trop facilement, à notre sens, aux injonctions des bailleurs de fonds étrangers. Aujourd’hui, nous voulons changer le processus. Si vous allez à l’Union Européenne, aux Etats-Unis ou dans n’importe quel pays développé sérieux, ils ne prendront aucun engagement, aucune décision qui va dans le sens contraire de l’intérêt de leurs populations. Ils prennent d’abord et avant tout en compte les intérêts de leurs populations. C’est le processus que nous voulons créer dans nos propres pays. Si nos gouvernements, un jour, arrivent à comprendre qu’en faisant telle ou telle chose, ils subissent une sanction nette de la population parce qu’aucun segment de la société ne l’accepterait et que les gens sont capables de sortir de leur passivité pour mettre la pression, descendre dans la rue, créer une opinion publique, mais c’est ça que nous voulons faire. Ce processus nous a permis, passablement, de marquer quelques pas en avant. Maintenant, il y a beaucoup de choses à faire mais je pense que nous pouvons avoir une satisfaction relative d’avoir fait quelque chose là- dessus.
Quelles sont les chances de réussite de votre lobbying, de votre campagne face à d’éventuelles pressions diplomatiques de l’Union Européenne ?
C’est difficile à dire. Nous savons que l’Union Européenne est très puissante. Elle est très présente dans nos pays sous diverses formes en matière d’aide au développement. L’Union Européenne, c’est 40% de notre commerce ; c’est énorme. Nous savons que l’un dans l’autre, cela constitue un moyen de chantage et de pression qui est fondamental et qui peut faire très mal. Nous le savons. Nous sommes très réalistes. Nous sommes entrain de faire ce que nous avons à faire en tant que citoyens. Nous espérons qu’ils nous entendront. Maintenant, si cela n’est pas fait, si je prends l’exemple de l’Afrique de l’Ouest, nous, nous sommes prêts à descendre dans la rue au niveau de chaque pays si d’aventure nos gouvernements venaient à signer un accord qui visiblement ne va pas dans le sens de notre intérêt.
En quoi ces Accords de Partenariat Economiques ne sont pas viables pour l’Afrique ?
Il y a différentes façons de lire la question. Si on prend la lecture la plus simple, la plus superficielle, on se dirait que nous sommes là en présence d’un accord de libre échange entre l’Union Européenne qui est une puissante commerciale majeure dans le monde et l’Afrique de l’Ouest qui est l’une des régions les plus pauvres au monde. Sur 16 pays, nous sommes 12 PMA (Pays les Moins Avancés). Tout est à construire dans nos pays. L’industrie est à construire, l’agriculture etc… Or si vous signez un accord de libre échange comme ce que nous sommes entrain de signer, vous mettez en péril des pans entiers de ce que vous êtes entrain de construire. Si une industrie est encore vulnérable et vous la libéraliser, vous êtes entrain de courir le risque de ne jamais voir votre industrie éclore. Une industrie naissante à besoin d’être protégée, a besoin d’un certain nombre de leviers pour la supporter.
En d’autres termes, vous avez le sentiment que ce n’est pas un partenariat gagnant-gagnant comme on le dit ?
Jusqu’au moment où nous parlons, ça n’a pas l’impression d’être un partenariat gagnant-gagnant. Si nous considérons ce qui est dans le texte de l’Accord, il y a des demandes totalement inacceptables que l’Union Européenne essaye de mettre sur la table. Par exemple, l’Union Européenne nous demande de libéraliser 80% de notre commerce. Or au niveau de l’Afrique de l’Ouest, des études ont été faites pour voir jusqu’où on peut libéraliser notre commerce. Une étude montre que si on libéralise plus que 60% de notre commerce avec l’Union Européenne, on est entrain d’affaiblir notre économie et on court le risque de détruire des pans à la fois agricoles et industriels. Vous imaginez !!! C’est un danger pour notre économie, pour notre agriculture et pour notre industrie et l’Europe nous demande d’aller jusqu’à 80%. Ça, c’est énorme. Le décalage est très énorme. L’Europe nous demande de faire toute notre libéralisation sur 15 ans alors que nous, nous disons que eu égard au statut de notre région, nous devons avoir le temps d’opérer les réformes nécessaires et de pouvoir les digérer. Ça ne peut pas se faire avant 25 ans. L’Europe veut nous acculer à faire tout en 15 ans. Vous imaginez que c’est inacceptable. L’un dans l’autre, nous sommes entrain de dire à l’Europe que nous n’acceptons pas ces deux demandes. Mais elle continue de mettre la pression. Elle fait tout ce qu’elle peut pour nous tirer vers elle.
La position de la Côte d’Ivoire et du Ghana ne vous complique pas la tâche ?
Absolument, cela nous complique la tâche.
Est-ce de la traîtrise ou pensez-vous qu’ils ont leurs raisons ?
Je ne le dirai pas. Je pense que n’importe quel pays de la région à la place de ces deux aurait fait la même chose. Le Togo ne l’a pas fait.
N’est-ce pas une affaire d’intérêt ?
C’est une affaire d’intérêt. A un moment donné, je crois qu’un gouvernement responsable dans un processus d’intégration balbutiant qui n’est pas assez fort, ne peut pas dire je sacrifie les intérêts nationaux au profit des intérêts de la région. C’est l’idéal, c’est ce que nous souhaitons. Mais il faut être réaliste. Si ce pays dit que la région ne me propose pour le moment rien, qu’il n’y a pas une intégration assez importante pour que je sacrifie mes intérêts, ce pays défend ses intérêts immédiats pour sa population parce qu’il y a des logiques politiques, des logiques électoralistes et tout le reste.
Est-ce que les autres régions d’Afrique sont sur la même longueur d’onde que l’Afrique de l’Ouest ?
Absolument, parce que toutes les régions s’étaient plus ou moins engagées à avoir un APE en 2007. Il n’y a que la région Caraïbes qui a signé un APE avec l’Union Européenne. Toutes les autres régions ont soit signé, paraphé des accords intérimaires. Ça veut dire que ce que nous dénonçons en Afrique de l’Ouest, c’est ce que beaucoup de régions dénoncent. Nous sommes à peu près tous dans le même schéma et essayons de défendre nos intérêts. Maintenant, jusqu’où ça va aller, c’est le temps qui nous le dira.